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24/01/2005

Lettres d'un exilé pour un autre (II)

Cher G.,

Je vais essayer d'écrire avec plus d'attention et éviter ainsi d'éventuelles fautes de frappe, dûes au rythme affectif que prend l'évocation de ma galère. Tu comprends que je ne m'attarde pas sur l'impact qu'ont eu sur moi certains aspects, je sais que l'expérience de l'exil est pour quiconque difficile. Ce qui fait la particularité de la mienne est que je n'ai pas choisi délibérément de quitter la Roumanie pour aller vivre ailleurs. Je me suis simplement retrouvée face à des enchaînements auxquels il fallait réagir d'une manière ou d'une autre, et même si le choix m'a appartenu, il s'est aussi fortement imposé.

Comme je te disais, à partir de '94, ma dernière année de Doctorat à Nice, le Rectorat de Galati a refusé de m'accorder la moitié de mon salaire. Le nouveau conseil juridique, I.D., un ex-cadre de la Securitate, jusque-là en poste sur la Plate-forme du Combinat Sidérurgique et maintenant muté au Rectorat, une nullité professionnelle, s'est acharné sur mon cas, qui déjà n'était pas courant. J'ai saisi le Tribunal, il y a a eu des procès et des appels, j'y ai été représentée par mon père. Mais c'est en Juillet '95, à mon retour en Roumanie, que je me suis confrontée directement aux menaces de ce crétin qui m'a traitée (textuellement) d'"ennemie de notre Etat", en m'assurant que je rembourserai tout ce que j'avais perçu.
Si au début je croyais qu'il s'agissait d'une lecture de travers du texte de Loi ou de bureaucratie, je me suis rendue compte après qu'il y avait bien autre chose, et j'ai paniqué. Je n'avais donc, rien à faire là-bas dans ces conditions, et je suis retournée en France. Comme je venais de recevoir une réponse pour la candidature que j'avais envoyée au BIT (on me demandait un complément d'information), je me suis accrochée à ce fil. Mon titre de séjour était encore valide pour quelques mois. J'ai fait un aller-retour Nice-Genève pratiquement pour rien. C'était purement administratif, ils entraient les données dans un starter, les postes étaient "bloqués jusqu'à nouvelles dispositions".
Je devais trouver une solution. Je me suis inscrite en DESS de l'Administration de l'Entreprise, à Nice, sans avoir un sou pour continuer. A mon départ, mon père m'avait donné 1500 francs pour tenir un peu. Il m'a fallu argumenter à la Préfecture des Alpes-Maritimes mon nouveau statut d'étudiante, car le Doctorat étant le diplôme le plus haut, ils ne voulaient pas m'accorder un titre de séjour pour préparer un DESS. J'ai fait remarquer qu'il s'agissait là de deux domaines de spécialisation différents, et que me former dans la gestion de l'entreprise correspondait à mes projets (j'avais une société en Roumanie, etc). Ils ont accepté, en grinçant des dents. Je me souviens bien: "Quand est-ce-que vous quittez le territoire, Madame? "Eh bien, quand j'aurai fini mes études", mais je tremblais toute, car je savais qu'il fallait trouver une autre issue. Travailler dans une organisation internationale pour la Roumanie était ce qui me convenait le mieux, mais ce n'était qu'une touchante naïveté, j'avais un passeport roumain et non pas européen et je n'étais personne.
Il n'était pas inintéressant, ce DESS, les cours qui avaient plus ou moins trait aux sciences humaines me plaisaient bien, mais l'analyse financière et la comptabilité dépassaient mon entendement, ce qui fait qu'après six mois de fréquentation assidue, je ne suis pourtant pas arrivée aux oraux, faute d'avoir trouvé un stage qui était la condition obligatoire. Mais on me l'a toujours reconnu comme formation.

A l'hôtel où j'habitais auparavant, je connaissais un Franco-Espagnol, qui louait une chambre à l'année. D'ailleurs, l'hôtel fonctionnait comme une sorte de pension, avec des clients qui étaient là pour une période plus longue, et ces habitués avaient fini par nouer des liens amicaux. Le propriétaire, un Italien qui avait fait la Résistance, nous invitait pour partager un plat de pâtes ou de polenta. Mon fils et son père avaient eu l'occasion de rencontrer ce petit monde pendant l'été '94, y compris l'Espagnol en question, mon mari avait bu avec lui un J&B.
Donc, Lopez m'a proposé de l'épouser. Je mettais ainsi un terme à mon angoisse et lui, il faisait une bonne action "pour l'humanité" et se rachetait aussi une conduite après une vie flambée (genre bon vivant, un certain humour, 18 ans de plus que moi). Mon intuition n'était pas en sommeil, mais de toute façon, je me trouvais entre deux feux. Et comme j'hésitais toujours, il a été franc: "Autrement, tu tombes à l'eau". Je me suis souvenue que je ne savais pas nager, et que "La Belle et la Bête" finissait bien, quand même (je lui ai offert le livre..).
Je me suis occupée de toutes les formalités au Consulat de Marseille, j'ai fixé la date à la Mairie de Nice, j'ai eu le trac le jour du mariage...Ensuite, je me suis rendue en Roumanie pour changer mes papiers d'identité avec le nouveau nom (carte, passeport, signature en banque pour ma société) et pour annoncer la nouvelle à mes parents (ils ont failli avoir une attaque), et à mon ex-mari (il a ouvert une bouteille de vin: "A votre santé, Madame Lopez!").
Je venais d'entrer dans une autre légalité, je ne tremblais plus tous les trois mois à la Préfecture, mais je tremblais pour d'autres choses. Mon remariage n'a jamais été blanc, du gris il a viré résolument au noir. Telle Alice, je passais de l'autre côté du miroir, mais dans un cauchemar éveillé. Normalement, je devais craquer, Lopez est apparu dans toute sa splendeur. Eh bien non, je me suis découvert des ressources de dureté qui m'ont permis de faire face à des situations inédites, pour moi. Mais la pression était invivable, deux ou trois fois j'ai dû rétablir l'ordre par la force (serrurier, police, samu). Il était pourtant clair qu'il fallait réussir une séparation si je tenais à rester intacte psychologiquement et à faire aussi quelque chose. Finalement, c'est par le Tribunal des Affaires Familiales que tout s'est calmé (quand il a reçu la citation, il est resté sans voix, tout ce qui était administratif lui faisait peur). Il y a eu une séparation de résidence d'un commun accord, sans le divorce, car vraiment cela n'aurait rimé à rien.
Je suis entrée dans un circuit spécifique, et comme j'allais le découvrir très vite, complètement sans issue: femme seule et résidente étrangère. Il n'y a pas pire pour vous tuer "à petit feu", comme m'avait prédit Lopez. Des possibilités infimes pour avoir un emploi convenable, uniquement de petits contrats, comme des gares, dans des associations. Parfois, la serpillière n'était pas exclue (lire "petits travaux secrétariat chez personne âgée",- ce sont les nouveaux codes des offres), mais je ne veux pas paraître ingrate (ce qui est impardonnable en France, il faut toujours savoir dire merci), j'ai donc, travaillé aussi avec des livres... (par exemple maintenant, dans une bibliothèque d'école). J'avais droit à la double nationalité (avant de me séparer, je suppose) simplement, d'un point de vue personnel il m'a été impossible de me décider pour cette démarche.
En Roumanie, j'ai eu du mal à faire accepter ma démission, le Ministère de l'Education chargeait le Rectorat et vice versa. En fin de compte, j'ai réussi à saisir l'enjeu de la trame: l'intérêt était que je sois absente (même s'il fallait m'exaspérer, me dégoûter, me menacer), et que mon poste de titulaire reste disponible pour des remplacements temporaires (et préférentiels). Or, si je donnais ma démission, on le mettait au concours. C'est pourquoi, rien ne se débloquait et tout tournait en rond. Mon père n'en pouvait plus, moi, je me demandais s'il serait toujours possible de trouver quelque part une justice normale dans ce pays. C'est tout petit un pays, quand on a fait le tour de ses institutions. Heureusement qu'il existe les instances internationales. J'ai fait une lettre résumant toute la bataille juridique, ce que j'en pensais et ce que je comptais faire, je l'ai portée au Service des Renseignements de Galati et j'ai demandé une enquête officielle. J'étais déjà résidente en France et je crois que cela leur a inspiré un peu de respect et qu'ils ont fait un effort de justice. Trois semaines après, je gagnais le procès en dernier appel et je recevais mon Livret de travail, que l'on avait refusé de me délivrer. Et c'est ainsi qu'a pris fin ma carrière dans l'enseignement, on m'a volé trois années d'ancienneté, il me reste en tout 19 et 11 mois. Je n'ai plus retourné la tête.

J'ai transformé ma société avec Claudiu comme associé, et j'ai rajouté à l'objet d'activité "formation professionnelle" (je t'ai dit qu'en Roumanie les sociétés ont, en général un objet d'activité multiple, c'est-à-dire qu'elles font tout, sauf la drogue...). J'ai commencé à explorer des possibilités pour démarrer, en entrant dans un programme européen. Pratiquement, la société est tout ce que j'ai, comme point d'appui (seulement, je ne veux rien faire bouger d'autre que quelques administrations...). Entre temps, j'ai fait venir Claudiu pour des études en Management dans un programme universitaire franco-américain. On s'est endettés tous les deux, mais au moins il a un diplôme international. Le tout dans des conditions de solitude, de recherches de financement pour le projet, de combat au quotidien pour survivre et payer les frais des études. Pour nous, le coût a été énorme, surtout en Amérique. Mon père nous a aidés, aussi. Il nous a quittés, brusquement, le 30 Janvier 2002. Peut-être que la vraie raison de cet exutoire, c'est bien lui.
Je t'avoue que ce qui me fait tenir est le désir de voir Claudiu en Europe, travailler pour sa propre société et la transformer en quelque chose d'international. Mais pour le moment, je m'efforce d'accepter son prochain nouveau départ au-delà de l'Atlantique. Je regarde la carte du monde qui est étalée sur tout un mur, dans ma chambre, et je me surprends prier qu'il ne décide pas de s'installer sur la Côte Ouest, mais sur la Côte Est, c'est plus près...
Qu'il ne puisse rien faire de valable dans son pays, qu'il se voit obligé de repartir, tout comme moi je n'ai rien pu faire dans mon pays de ce que je souhaitais en revenant de France avec un Doctorat, cela me semble plus qu'injuste. C'est pourquoi, je dirai toujours que la Roumanie a un destin que nous portons avec nous, comme un stigmate, telles des bêtes marquées au fer rouge.

Il y a plus de deux millénaires, nos terres du bord de la Mer Noire, appelées Pontus Euxinus (l'ancienne Tomis, à quelques deux cents km de Galati...) ont accueilli un exilé célèbre, que la Cour de Rome avait éloigné, Ovide. Son bijou, "Remèdes à l'amour" enseigne exactement l'inverse de l'art d'aimer. Le désaimer (ou le désamour) a lui, aussi des degrés, mais le but est identique: c'est retrouver sa vérité et sa liberté intérieure.
Aujourd'hui, je dirais qu'à quelque chose exil est bon. Tu ne crois pas?

Je te remercie pour ta patience, je suis épuisée, moi aussi...
All the best,
Carmen

21/01/2005

Lettres d'un exilé pour un autre (I)

Les lettres sont traduites du roumain. Elles sont, comme d'habitude, envoyées par e-mail aussi.

Cher G.,
Je n'utilise pas l'adresse de mon pseudonyme, mais l'autre, car le sujet dépasse le domaine strictement personnel. Je dispose d'environ trente minutes, je vais essayer de concentrer des années en quelques phrases, de doser l'information et la pudeur, de sorte que tu comprennes quelque chose sans être trop choqué.
J'enseignais le français dans un Lycée à Galati, en tant que professeur titulaire. J'avais obtenu en '88 le Grade premier, avec une Thèse sur Le Discours narratif dans le roman policier, un sujet audacieux et nouveau, à l'époque. Après Tchernobyle '86, mon fils alors âgé de quatre ans a commencé à développer une sorte d'eczéma aux ongles qui, après quelques années, s'est étendue à d'autres endroits du corps, en devenant vraiment importante. Les spécialistes lui prescrivaient des pommades, mais tu sais que l'on manquait de tout, dans les hôpitaux il n'y avait même pas d'alcool pour désinfecter...Nous avions tout essayé, je ne voulais pas accepter qu'à cette fin de siècle, il n'existait pas un remède.
1989 est arrivé et aussi le printemps '90, avec toutes les confusions que tu n'as pas vécues en live, mais moi, si... A l'approche des Pâques, j'ai adressé sept lettres à sept universités en France, après les avoir choisies sur la carte, dans un numéro de la revue Le français dans le monde, un périodique de méthodologie de langue française. Je conservais cet abonnement envoyé par l'Institut français de Bucarest, malgré son prix toujours en augmentation (je renonçais au vrai café acheté sur le marché noir, pour des mélanges douteux de soja), et malgré les petites misères de la part des "camarades lieutenants" de la Securitate en charge de notre lycée (mon abonnement signifiait "relations avec l'étranger" et je me souviens bien qu'un jour, énervée par ces tracasseries idiotes, j'ai abordé le lieutenant pour lui montrer un exemplaire et lui expliquer que si j'avais enseigné la géographie, je me serais procuré un atlas, mais puisque j'enseignais le français...). Dans ma lettre (de motivation, comme on dit en France), je souhaitais participer à l'une des sessions organisées par les Universités Internationales d'été. Elles m'ont presque toutes répondu, mais il fallait payer en francs, je n'avais même pas de lei.
Par bonheur (enfin, je ne sais plus...), c'est l'Université d'été de Nice qui m'a simplement envoyé un télégramme m'annonçant que j'allais recevoir une invitation gratuite pour un mois. Ils avaient quelques bourses pourvues pour l'Est et ma lettre, qui parlait de mon désir de voir le pays dont j'enseignais la langue et la littérature, les avait touchés.
C'est ainsi que je suis arrivée en France en Août '90, en passant pour la première fois une frontière à l'Ouest, après un voyage en train à travers l'Europe, pendant deux jours et deux nuits, imagine l'aventure...J'ai eu le choc de ma vie à Stuttgart, lorsque je suis descendue du train, je n'avais jamais vu de magasins alimentaires si pleins, j'ai acheté une banane que j'ai mangée en pleurant... Je dépassais le niveau des cours pour étrangers, j'étais enseignante quand même, mais ce mois-là a été fantastique. Je suis devenue amie avec une collègue qui donnait un cours de psychanalyse littéraire, et qui s'étonnait que le sujet ne me fût pas étranger (je venais de Roumanie et j'avais lu Freud!). De retour à Galati, j'ai écrit un texte, Nice, mon amour..., une sorte d'évocation en parallèle de mon quotidien retrouvé et des moments passés sur la Côte, et je le lui ai envoyé. Elle en a parlé au Directeur et l'Université d'été a renouvelé son invitation pour Août '91, dans les mêmes conditions d'hébergement en résidence universitaire. Je pouvais aussi choisir les cours que je voulais. J'ai décidé alors de rester après la session et de tenter quelque chose quant à un éventuel traitement pour Claudiu. Je n'avais pas la moindre idée comment, et j'ignorais complètement que je serais amenée, à partir de ce moment-là, à traverser des tunnels, à payer des douanes, à sacrifier certaines choses.
Je passe sur les efforts pour obtenir des prolongations de mon séjour, j'étais entrée comme touriste. Avec une ordonnance délivrée par la Clinique de Bucarest suite à la biopsie, j'ai réussi à constituer un dossier médical, à fixer deux rendez-vous chez deux spécialistes, à Nice et à Cannes, et à faire venir Claudiu en Juin '92. J'ai travaillé pendant quelques mois dans un village, chez la veuve âgée d'un entrepreneur, comme dame de compagnie (la patience, qui était le fort de notre éducation m'a beaucoup servi, car j'ai beaucoup regardé la télé avec elle...), et j'ai pu réunir la somme pour le billet d'avion. J'ai aussi rajouté une autre fin et un point d'interrogation à mon petit texte, qui est devenu ainsi Nice, mon amour...?. La voici:

"Nice, Août 1991. La même fenêtre qui s'ouvre sur un bleu éblouissant, la même ville que je découvrais hier fascinée, les mêmes gens que j'ai croisés, par hasard, dès mon arrivée. Mais on ne retrouve jamais les mêmes eaux du même fleuve. Sentiments et images sont passées sur le papier. Heureusement pour moi, car aujourd'hui je suis condamnée à découvrir que le décor est en carton ou que la peinture peut couler...
Nice, Septembre 1991. Je vis dans un espace mort, j'ai remplacé les feuilles vivantes des livres par les feuilles mortes que je ratisse chaque matin, dans le jardin d'une vieille dame. Des feuilles mortes comme mes cheveux qui n'ont plus de vigueur, comme mes espérances trop violentes et insensées de l'année passée. Il suffit de penser à Claudiu, de revoir ses plaies, son petit corps, ses yeux clairs où je me reflète, centre du monde, que je serre les dents et ravale mes larmes. Pour lui, j'ai répété ma chance et j'ai choisi un exil de quelques mois, en m'obstinant à me convaincre que le dernier mot de la médecine me laisse encore d'espoir. Pour son arrivée, que je prépare durement de mes mains, je dois résister, même si mon coeur et mon cerveau éclatent en mille morceaux que je recolle, de sorte qu'ils refassent un coeur qui endure et un cerveau qui raisonne.
Je relis mon texte. Entre l'ironie tendre d'un titre pastiché et le regard avide de l'étranger qui ré-écrit, à sa façon une "lettre persane", j'ai été vraie. Par amour et par pudeur, j'ai emprunté le biais du français, mais maintenant, l'émerveillement de la première rencontre dilué, je sais qu'il n'y a que dans la langue-mère que se réfugie la souffrance d'une mère. Et le roumain a la vocation de l'exprimer. Je n'ai pas le don de la fiction, et si jamais j'écrivais un autre texte, ce serait pour détromper les naïfs qui croient qu'ailleurs, dans une terre promise, se trouvent à l'état pur des valeurs qu'ils n'ont pu connaître.
Ce second séjour en France me fait rajouter un point d'interrogation et me demander si je ne viens pas de troquer un enfer contre un autre. Pourtant, grâce à ces Français qui m'ont tendu la main, je n'oublierai pas que "s'il est une chose que l'on puisse désirer toujours et obtenir quelquefois, c'est la tendresse humaine".


Le spécialiste du Centre Lacassagne de Nice nous a proposé ce qu'il estimait être le dernier remède, un médicament qui devait être pris en doses progressives, alternées avec des examens pour tester la tolérance et l'évolution, tout cela pendant un an. Son confrère de Cannes a fait répéter la biopsie et a prescrit une pommade et un médicament pour ceux qui travaillent dans les rizières. Je me trouvais seule devant deux traitements complètement opposés et je ne savais pas quoi faire. J'ai réfléchi deux jours avant de décider quel traitement choisir, j'ai analysé les prospectus, chaque terme, chaque formule, comme si je m'appliquais sur l'interprétation d'une page de littérature. Mon intuition de mère a dû faire le reste, en décidant pour le premier. Le médicament coûtait 100 dollars par mois, avec mon mari, professeur de sport dans un lycée, nous touchions l'équivalent de 60 dollars par mois.

Je me suis inscrite en Doctorat, et comme ma Thèse de Grade Ier passée en Roumanie m'a valu en France l'équivalence en DEA de Sémiotique, j'ai eu dès le début le statut de Doctorante. J'ai travaillé entre '92 et '95 comme monitrice à la bibliothèque de la Faculté. J'ai habité dans une petite chambre d'hôtel, où j'ai d'ailleurs tapé les 450 pages sur le McIntosh que m'avait prêté l'une des familles chez qui je donnais parfois des cours de rattrapage. C'est ainsi qu'a commencé mon apprentissage en informatique, mais je suis toujours restée une brave autodidacte.
Un hasard m'a fait rencontrer un Arménien, qui s'occupait de voyages humanitaires pour l'Arménie. Il m'a proposé le médicament pour une année entière et trois pièces de 20 dollars en or à 24 carats. J'ai envoyé en Roumanie deux de ces monnaies, collées dans les poches d'un blouson (bien sûr que c'était risqué!). J'ai demandé à mon père, qui était conseil juridique à la retraite (il montait des statuts pour des sociétés que les illettrés de Galati, reconvertis en hommes d'affaires après deux ou trois voyages en Turquie, s'empressaient de monter), de créer une société à mon nom, ayant un objet d'activité multiple. J'avais l'intention de réaliser une unité d'édition, quelque chose de ce genre. Cela se passait en Mars '93. J'ai divorcé la même année. La maladie de Claudiu a été définitivement enrayée au bout d'un an de traitement strictement observé. Nos destins venaient d'être marqués sur sa peau.

Pendant l'été '94 je n'ai pu retourner en Roumanie, j'ai continué le travail sur ma Thèse. C'est Claudiu et son père qui sont venus à Nice, pour trois semaines, ils bénéficiaient d'un nombre de voyages gratuits en train et donc, d'un aller-retour international. Mon amie, qui passait ses vacances à Paris nous avait laissé son appartement, pour le reste on s'est débrouillés, on avait l'habitude de faire avec si peu de choses...
J'ai eu ma soutenance en Juin '95, avec un bon résultat, mention Très Honorable à la Majorité. Le sujet m'appartenait (La Rhétorique de la Passion dans le roman médiéval), c'est moi qui l'avais proposé et mon coordinateur était lui aussi curieux de voir ce que cela pourrait donner. La soutenance m'est restée comme un beau moment, comme celle du Grade Ier en Roumanie (quatre heures pour défendre cet autre enfant, heureusement je m'étais refusé d'assister chez d'autres collègues...). J'ai préparé quelque chose pour le pot, et l'Université (le vice-président, celui qui m'avait accordé la bourse de monitrice, sans laquelle mon Doctorat n'aurait pas été possible, et mon directeur) a offert le champagne. Ce jour-là a été le dernier jour de ma vie d'intellectuelle.

Après, normalement je devais retourner en Roumanie. Avec un Doctorat français, même si je n'avais pas le tapis rouge, au moins un poste à l'Université locale. Il aurait été illogique de reprendre mon emploi au Lycée et je n'en avais aucunement l'intention. Pendant mon absence, on me remplaçait et je recevais la moitié de mon salaire pour mon fils, c'est la Loi et je m'étais battue avec le Rectorat pour qu'ils la fassent appliquer correctement. Ils disaient qu'ils ne m'avaient pas envoyée pour préparer un Doctorat à l'étranger, et que pour eux, j'étais très bien comme j'étais...Bien entendu, chaque année je renouvelais mon visa pour la France sur la base d'une attestation délivrée par le Ministère roumain de l'Education, le Secrétaire d'Etat à l'époque m'avait félicitée d'être arrivée à parachever mes études par mes propres moyens.
Mais la mafia locale était, elle aussi tenace.
Donc, fine del primo tempo...Si tu as résisté, je continue lundi le secondo tempo. Tu m'as dit que tu aimais lire...
Comme on dit en roumain maintenant,
All the best,
Carmen

03/01/2005

Seconde Lettre

Lettre envoyée par e-mail
Monsieur Traian BASESCU Président de la Roumanie
Palais Cotroceni
Bucarest
Roumanie

Monsieur le Président,


C'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai suivi vos récentes déclarations très précises concernant non seulement l'objectif de rendre la Roumanie plus saine et performante, mais aussi l'engagement clair à ce que notre pays devienne un partenaire crédible dans le cadre de ses alliances."Le partenariat stratégique avec les Etats-Unis et la Grande Bretagne sera continué, consolidé et si vous voulez, élevé au niveau qui permettra à la Roumanie d'avoir des alliés extrêmement puissants et qui la rendront également puissante." (propos cités par le quotidien EVZ du 30 Décembre).
Votre message direct à l'intention des Services du Ministère de l'Intérieur, enjoignant aux généraux et même aux simples agents à déraciner le mal de la corruption et à renoncer à la protection accordée aux clans mafieux et aux divers cercles politiques, est une première. On a été trop longtemps habitués à un discours politique feutré, "avec des gants", ou démagogique -l'éternelle rhétorique creuse de la nomenklatura - et rien qu'à entendre ce nouveau style peut représenter une source d'espoir.

Comme j'ai eu l'occasion de préciser dans la Lettre ouverte que je vous adressais il y a trois semaines, j'ai attendu la mise en place de l'actuel gouvernement avant de relancer ma requête de soutien. Elle porte sur la concrétisation du projet dans la formation au bénéfice des cadres roumains, projet avancé par ma société SC TORR J17/673/93 Galati Romania qui souhaite l'installer en France, comme point de travail dans un premier temps. Des messages envoyés directement par e-mail et dont une partie se retrouvent sur le weblog
http://elargissement-ro.hautetfort.com
reviennent sur le contenu de ce projet et sur les recherches de soutien et de fonds. Je dois dire que déjà en 2002, lorsque j'ai contacté le Médiateur Européen puisque je ne réussissais pas à obtenir un minimum de financement, on m'avait assurée que la CE ne pouvait décider de l'utilisation de ses fonds alloués au travers de ses programmes, et cela ni en Roumanie, ni en France, et que les instances nationales avaient pleine autonomie dans la gestion des fonds. En m'adressant au Ministre de l'Intégration Européenne, Madame Puwak à l'époque, j'ai fourni sur sa demande ma correspondance avec la Direction Elargissement -le Cabinet du Commissaire Verheugen et le Directeur Enrico Grillo-Pasquarelli dans la précédente Commission-, et aussi le résumé de mon projet. Je n'en ai eu aucun écho.
En revanche, j'ai appris, comme tout le monde que le Ministre respectif s'était octroyé la somme de 150.000E pour un projet dans la formation et qui ressemblait étrangement à celui que je lui avais présenté.

Du côté des instances roumaines, l'ancien Ministre pour les Affaires Etrangères, Monsieur Geoana m'avait manifesté sa sympathie pour l'initiative du projet dans un courrier officiel envoyé en recommandé à mon adresse en France.
Du côté des instances françaises, comme vous avez pu le constater dans le message envoyé en transfert précédemment, le Cabinet du Premier Ministre français m'a répondu, en me félicitant pour l'idée du projet.

Néanmoins, absolument rien n'a bougé, aucun décisionnaire n'étant parvenu simplement à joindre l'implication concrète à la parole diplomatique. Par ailleurs, certains parmi les destinataires officiels qui figurent en CC dans cet e-mail sont depuis plus d'un an spectateurs à mes recherches. J'ai choisi le weblog comme possibilité de diffusion plus large, mais il est facile à comprendre qu'il y a tout un autre circuit de démarches qui ne peut entrer dans cet espace, et cela par discrétion ou par pudeur. Mais, malheureusement, il existe -sauvegardé ou imprimé- et il est conséquent.

C'est justement en raison de la franchise avec laquelle vous formulez vos engagements que ma confiance que je pourrai être aidée fait à nouveau surface.
En vous priant de considérer ma lettre comme étant une sollicitation formelle à bénéficier de votre concours dans la réalisation de ce projet, je voudrais vous souhaiter, comme je me le souhaite aussi, que l'Année 2005 puisse apporter tous les changements qui se sont fait longtemps attendre.

Veuillez croire, Monsieur le Président, en l'assurance de mon entière estime.

Carmen Lopez
Adresses:(...)

serghie_carmen@yahoo.com




22/12/2004

Lettre à l'Ambassadeur de France en Roumanie

Lettre envoyée et diffusée par e-mail
A Son Excellence Monsieur Philippe ETIENNE
Ambassadeur de France en Roumanie
Bucarest

Votre Excellence
,

L'édition du 21 Décembre du quotidien roumain Evenimentul Zilei publie votre lettre "La Vieille Europe n'est ni vieille, ni anti-américaine, ni égoïste", en réponse à quelques opinions figurant dans l'article "Le Président et la Vieille Europe", paru dans le même journal le 17 Décembre. Je les ai lus attentivement.
L'article en question semble faire à la fin une constatation qui dérange ou qui provoque le syndrome du mal aimé.

"A cette heure-ci, si vous dites que vous vous situez sur l'axe Washington-Londres, vous êtes tout de suite démasqué à Paris ou à Berlin comme pro-américain. Aujourd'hui, le 17 Décembre, je ne vois pas comment on pourrait établir un heureux rapport entre le nouveau Président et la Vieille Europe, égoïste et anti-américaine, mais dont notre intégration dépend".(EVZ, 17 Décembre)

Dans votre lettre, vous brossez un tableau presque émouvant de l'histoire des relations entre la France et la Roumanie, en partant des révolutionnaires de 1848, et en arrivant à nos jours et à la présence des investisseurs français, qui ont été parmi les premiers à (se) risquer dans notre pays ( risque qui n'en est pas un, mais c'est un autre sujet, en soi).
Vous énumérez (et votre comptabilité est précise) toutes les raisons pour lesquelles la gratitude de la Roumanie ne devrait pas être défaillante.

Certes, votre argumentaire ne peut que faire honneur à votre qualité de haut diplomate.
Néanmoins, la nécessité de s'assurer que la gratitude, sinon l'affection qu'il faut sont toujours là, m'a un peu attristée.
Ma réaction est celle d'une citoyenne roumaine qui réside en France, où elle essaie depuis longtemps d'obtenir aussi le soutien des instances françaises pour concrétiser un projet franco-roumain, motivé par l'Elargissement. Ce n'est pas que ces instances aient ignoré le projet avancé d'ailleurs, avec beaucoup de persévérance et sans brûler les sacro-saintes hiérarchies.
Au fur et à mesure de mes démarches, j'ai acquis la conviction que dans certains dispositifs et à certains niveaux une obstruction subtile avait été suggérée ou décidée. Je peux toujours vous en fournir les détails, si jamais vous le souhaitez.
Je comprends, peut-être mieux que quiconque de mes compatriotes le sens du mot desaffection. Durant des années, dans une vie que je qualifie d'antérieure, je faisais connaître à des élèves roumains la langue et la littérature françaises (c'est ma profession de base), et ma confiance en l'esprit de justesse et de justice que je croyais spécifiquement français, allait de soi.
Je voulais simplement vous dire qu'aujourd'hui, tout en continuant ma traversée, il ne m'en reste plus, de cette confiance-là.


Veuillez agréer, Votre Excellence, l'_expression de mon entière considération.

Carmen Lopez
7, av. Thiers, appt.406
06000 Nice France
et
10, Melodiei, appt.3
Galati 6200, Roumanie

http://elargissement-ro.hautetfort.com
serghie_carmen@yahoo.com