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23/06/2026

La dégringolade

roumanie,crise politique majeure

(Photo -Villefranche-sur-mer)

La crise politique en Roumanie se poursuit (voir les deux notes précédentes). A ce jour, une deuxième proposition pour le poste de premier ministre et sa liste de ministres n’a pas obtenu les voix du parlement (ce qui serait finalement une petite chance, car cette deuxième nomination était vraiment catastrophique). Nous sommes habitués à voir évoluer sur la scène politique des responsables sous médiocres, incompétents, avec des CV ahurissants (des cursus à des universités non homologuées, deux ou trois diplômes en une année, etc.), des responsables sans qualification ou ayant eu des problèmes avec la justice et être en charge de tel ou tel ministère. Vraisemblablement, tout cela n’a aucune importance. Il existe une autre dimension qui compte par-dessus tout: l’appartenance au maillage indestructible mis en place (continué) depuis 1989, puisque aucune réforme réelle du système précédent (le Parti communiste et sa police politique, la Securitate) n’a été aboutie, elle n’a même pas été essayée! Tout s’est enchaîné ainsi, durant trente-six années, les grands gagnants de l’après ’89 étant les grands corrompus et, bien sûr, les Services de renseignement avec leurs multiples sections et divisions et des fonds dépassant de loin ce que l’on peut voir dans les autres pays. Ils ont le pouvoir total, complet. Le tableau d’ensemble est celui d’une kleptocratie assez originale, puisque dirigée par les Services, lesquels Services aujourd’hui ne se cachent plus, ils décident à tous les niveaux des institutions de l’Etat par personne interposée.  

Personnellement, je l’ai compris au début des années ’90. (L’histoire figure dans certains textes publiés dans la section Témoignages sur ce blog lancé en 2004). Voilà, dans quelques jours, le 27 juin, je fête ma belle Thèse de doctorat (La Rhétorique de la Passion dans le roman médiéval) soutenue en 1995 à Faculté des lettres de Nice (mention Très honorable à la majorité). Chaque année, c’est particulièrement autour de cette date que je revois le film, comme un arrêt sur image: je suis partie toute seule, professeur de lycée à Galati (cette ville à la frontière où est tombé un drone récemment, autrement vous n’en auriez jamais entendu parler…) pour faire un doctorat à Nice (pourquoi Nice, mais parce que j’ai lu une annonce de l’Université Internationale d’Eté, j’ai écrit, j’y ai été invitée), je suis revenue ensuite avec mon diplôme de doctorat et j’ai été traitée d’ennemi d’Etat par le juriste de l’Administration scolaire, j’ai quitté la Roumanie en donnant ma démission de l’Education nationale, après un contentieux administratif de trois ans, pendant lequel j’ai vu effectivement comment fonctionnaient la Justice et les Services (en tandem, bien sûr). Cela pour préciser que, depuis les années ’90, le système s’est étoffé (il s’est également adapté aux institutions internationales où il a accédé) et aujourd’hui il semble qu'il soit impossible de le démonter, de l'annihiler. Les partis politiques se déchirent et le pays est à la dérive.

Néanmoins, il existe un élément nouveau, inattendu: partout dans le monde, la société est en train de changer. Un besoin de clarté, de transparence, d’éthique, de compétences s’exprime de plus en plus ouvertement, par la critique ou par la révolte. Malgré sa démocratie exclusivement dans les formes, la Roumanie va finir par être touchée, elle aussi, par ce souffle. On attend donc la troisième nomination d’un premier ministre par le Président Nicusor Dan qui vient de perdre une très grande partie du capital de confiance gagné lors de l’élection de 2025.

29/07/2025

35 ans

35 ans, Roumanie, France, Etats-Unis, Archives

(Photo- L'automne en Caroline du Sud)

Ces trois derniers jours de juillet marquent mon premier voyage en France, à Nice, il y a 35 ans, deux jours et deux nuits en train à travers trois pays de l’est européen. Le texte que j'ai publié sur ce blog dans la liste Témoignages"Vingt ans après", je ne le relis plus. L’avantage de ce blog lancé en 2004 et qui a plus de sept cents notes, c’est qu’il a des Archives qui stockent fidèlement les souvenirs et les émotions. En 2015, à la même époque, j’écrivais: « Il y a 25 ans, jour pour jour, j'arrivais à Nice, à l'Université internationale d'été. Ce matin, j'ai entendu à la radio une expression qui allait bien avec le film de ma vie: "manger avec le diable et payer l'addition". Sauf que normalement, c'est à lui de la payer, s'il est fair play. Enfin, ce n'est pas fini, il n'a pas dit son dernier mot, ça sera peut-être la révélation ».

Dans quel état d’esprit vais-je accueillir cette trente-cinquième année depuis que ma décision de quitter la Roumanie a commencé à prendre forme ? C’était un désir ou une nécessité ? Selon Spinoza, nous changeons selon les exigences de la nécessité et non en réponse à notre liberté. Il m’arrive de faire l’exercice de réflexion consistant à repérer sur mon parcours un point où j’aurais pu prendre un autre chemin, et je construis un scénario, comme si j’écrivais une fiction. Mais aucun scénario virtuel ne tient la route, car il existe toujours un élément ou plusieurs qui ne correspondent pas au principe de réalité. Et c’est la réalité, donc la nécessité, qui a décidé. Par exemple, si j’essaie de récrire le scénario de mon parcours de vie à partir du moment T 1990, en modifiant les paramètres et en remplaçant le paramètre « France » par le paramètre « Etats-Unis », je constate facilement que cela ne fonctionne pas. Aujourd'hui, après avoir voyagé plusieurs fois aux Etats-Unis, je me surprends ressentir une sorte de nostalgie pour quelque chose qui n’a jamais existé, pour une possibilité perdue, et je me dis que j’aurais pu vivre là-bas. J’aimerais surtout savoir comment je me serais adaptée, comment j’aurais travaillé, comment mon énergie au moment T 1990 aurait évolué. J’aurais été forcément une autre personne. Nous sommes la somme de nos expériences.

Un sondage récent montre que trente-cinq ans après la disparition de Ceausescu, presque 70% des Roumains le regrettent ou considèrent qu’il a été un bon dirigeant. Ce qui, observait à juste titre un compatriote, représente l’échec d’une société qui n’a pas compris son passé et n’a rien appris non plus, qui confond l’ordre avec la dictature, la peur avec la discipline, la soumission avec la stabilité. Comment en sommes-nous arrivés là ? L’histoire du communisme a été réduite à deux pages, la Justice a pardonné aux tortionnaires, la Securitate s’est reconvertie dans la politique et dans les affaires, les postes de télévisions ont continué la même propagande. La bêtise collective naît dans le vide laissé par l’éducation, dans l’absence de honte, dans l’amnésie cultivée méthodiquement.

Bien entendu, ce n’est pas tout, la société est polarisée à cause de la corruption endémique. La réforme existentielle, que le gouvernement roumain en place depuis deux mois, après un scrutin présidentiel à haut risque, tente d’appliquer, se heurte à une résistance massive de la part de la coalition traditionnelle, les sociaux-démocrates en version roumaine. Si nous ajoutons la manipulation par le pouvoir et l’influence, la guerre hybride en train de déstabiliser l’Europe, à la stupidité collective devenue un danger social majeur (nous avons le plus grand nombre d’analphabètes fonctionnel, autant d’électeurs), on peut dire que la Roumanie peut facilement dérailler. La Roumanie n’est pas la Pologne, elle n’est pas non plus la République Tchèque qui vient de voter une loi pour condamner le communisme et le nazisme.

Dans son livre Le Laboureur et les mangeurs de vent. Liberté intérieure et confortable servitude, Boris Cyrulnik analyse les raisons qui font glisser certains vers la servitude volontaire qui les pousse dans les bras du populisme C’est le confort de la servitude, car on n’a pas besoin de réfléchir. Notre tendance naturelle est la soumission, on part tous d’une soumission parce qu’on a une appartenance (notre mère, notre foyer, notre langue maternelle, notre culture, nos croyances religieuses) et on accède petit à petit à un degré de liberté intérieure, mais cette liberté intérieure se gagne. Autrement dit, on s’affranchit. Et quand ce n’est pas le cas, on est vulnérable devant un sauveur qui arrive et dit de voter pour lui. Beaucoup de dictateurs sont d’ailleurs élus démocratiquement. On assiste à une solidarité dans la servitude, qui est sécurisante. On fait la fête dans la servitude, on est sécurisé parce qu’on se soumet à celui ou à celle qui prétend avoir la seule vérité, on se laisse embarquer par l’euphorie de réciter tous ensemble les mêmes mots, d’agiter les mêmes pancartes, de scander les mêmes slogans. C’est la pensée paresseuse : d’autres ont fait le travail, on n’a pas besoin de douter, on n’a pas besoin de se tromper, on n’a pas besoin de changer d’hypothèses comme en science.

Pour un bon nombre de Roumains, avoir vécu dans un régime totalitaire a été une expérience traumatisante. Pour d’autres, pas spécialement. Ils ont collaboré en vrais patriotes. Et c’est justement sur cette corde sensible touchant à l’appartenance et à l’identité (nationale, religieuse) que joue de nouveau le patriotisme souverainiste. Après un traumatisme, de quelque nature que ce soit, le temps pour vivre sa peine ou sa colère, pour l’exprimer, est important. Si nous tournons la page rapidement, des sentiments feront surface plus tard et se transformeront en maladie ou en dépression. Le déni qui permet de ne pas souffrir n’est jamais un facteur de résilience, puisque le blessé ne peut rien faire de sa blessure. Ce qui se passe maintenant en Roumanie est une forme de déni. Les générations passent, on compte sur l’oubli, mais surtout sur la réécriture perverse de l’histoire et la manipulation des émotions.

A propos de la stupidité collective qui est un vrai danger, voici une note de 2020, où j’écrivais que chaque année et chaque jour m’avaient confirmé, trente années durant, que j’avais pris la bonne décision de quitter la Roumanie, mais qu’un sentiment trompeur m’avait toujours accompagnée : l’espoir. J’y fais référence au livre de Cipolla sur les Lois de la stupidité (livre traduit en roumain aussi) et je me limite à deux-trois conclusions (je lui ai consacré une note sur le blog CEFRO (http://www.cefro.pro/archive/2020/05/25/la-stupidite-huma...).

C’est la note Anniversaire (30), avec ma photo d’il y a 35 ans qui figurait sur mes demandes envoyées à des ambassades.

http://elargissement-ro.hautetfort.com/archive/2020/05/26...

01/11/2024

Un film

archives, film

(Photo-Nice, le square Durandy)

Pour ce novembre 2024, un petit voyage dans la mémoire du blog: l'année 2004. Il se trouve que, en ce qui me concerne, 2004 a été une année spécialement intense (aspect professionnel et personnel). 

On se souvient peut-être que le film La Passion du Christ, réalisé par Mel Gibson, avait suscité une vive polémique. J’ai trouvé dans les Archives deux notes écrites il y a vingt ans (c’est aussi l’âge du blog).

La première, c’était après avoir lu le numéro spécial du magazine Newsweek consacré à la présentation du film. La seconde, c’était "ma lecture" après avoir vu le film en salle, lors de sa sortie en France quelques jours plus tard. Je dois rappeler que la Passion s'était présentée dans mon esprit comme sujet de Thèse sous une forme initiale un peu différente. J’avais proposé un travail sur la rhétorique de la passion amoureuse au Moyen Age, et mon directeur avait modifié le mot dans le titre, en l’écrivant avec un « P » majuscule. Et ce fut le défi de ma recherche passionnante, et de ma vie aussi. 

Le film de Mel Gibson (février 2004)

Réflexions sur un événement artistique (avril 2004)

19/08/2024

Réflexions

film,alain delon

(Photo- Nice en août)

La disparition d’Alain Delon me plonge dans les années '60 et '70 que j’ai vécues de l’autre côté du Rideau de Fer, mes années de collège et de lycée. Dans les salles de cinéma, j’ai vu des films soviétiques, indiens, américains, italiens, français. Je me rappelle les films musicaux avec Elvis Presley (il est né la même année que Delon) ou avec Gianni Morandi, mais je me rappelle surtout les films français de cape et d’épée, mes favoris. C’est l’époque où je lisais Dumas, Féval (mais aussi Balzac). Je suis d’ailleurs restée fidèle à la première adaptation des Trois mousquetaires, celle avec Gérard Barray et Mylène Demongeot (qui aurait pu imaginer que j’allais rencontrer l’actrice à Nice, des années plus tard…).

De tous les films avec Alain Delon, je sais que j'ai surtout aimé à cet-âge-là La Tulipe Noire (pour le justicier, mon type humain préféré, comme Monte-Cristo) et Le Guépard (pour la scène du bal...). Hier soir, j’ai regardé Le Samouraï, diffusé sur France 2. J’en ai eu la patience parce que je voulais revoir l’acteur jeune, mais d'habitude je ne regarde plus (et je ne relis plus) ce qui appartient à une époque plutôt lointaine. J’évite les émotions qui accompagnent obligatoirement les souvenirs, mais on n'est jamais à l'abri de la mémoire involontaire. J'évite la nostalgie inhérente, d'une part, et, d’autre part, je trouve le présent suffisamment précieux et stimulant. Et puis, il est vrai aussi que notre sensibilité évolue, ou qu’elle est différente, et que la perception du rythme et des détails n’est plus la même, ce qui fait que la réalisation technique d’un film des années '60 ou '70 peut nous sembler un peu bizarre. Néanmoins, il ne faut pas oublier que c’était l’âge d’or du cinéma français. Je ne regarde pas les films français actuels, ce qui fait que mon choix sur les programmes TV est extrêmement limité (je ne suis pas abonnée à Netflix, ni à une autre chaîne cinéma, il me reste donc la chaîne Arte, de temps en temps).

La vie et la carrière d’Alain Delon ont été, durant ces dernières heures, évoquées minutieusement, expliquées, illustrées, par des articles, des enregistrements, des interviews, des récits, des témoignages. Les nouvelles technologies de la communication nous submergent d’informations. Nous faisons le tri, même involontairement, après quoi il nous reste quelques impressions d’ensemble ou un ressenti. Je ne sais pas si toute vie, vers la fin, est nécessairement triste ou amère. Ce qui peut être triste, c’est la manière de vieillir, la maladie qui diminue le physique et le psychique, de sorte que la personne ne ressemble plus à ce qu’elle a été. L’intensité avec laquelle elle a dû vivre est définitivement éteinte, et les images de l’énergie débordante d'autrefois sont à la fois fascinantes et douloureuses. C'est peut-être le côté cruel des technologies.

Je retourne retrouver l’ombre d’une consolation auprès du Philosophe, le seul capable de proposer une explication décente à la raison. D'après lui, la Joie serait la conséquence logique du fait de persévérer dans son être. Il entend par Joie une passion par laquelle l’âme passe à une perfection plus grande. Il dit aussi que l’âme, qui a des idées claires ou distinctes, ou de idées confuses, s’efforce de persévérer dans son être pour une durée indéfinie, et surtout qu’elle a conscience de son effort. Or, elle a conscience d’elle-même et de son effort « par les idées des affections du corps », elle ne peut connaître autrement que par le corps. Une idée qui exclut l’existence de notre corps ne peut être donnée dans l’âme, mais lui est contraire. Entre l’âme et le corps, il y a un lien d’amour, dit Spinoza. « Quel amour ! ». Alors, la fin ? Et pourtant, « l’âme humaine ne peut être entièrement détruite avec le corps, mais il reste quelque chose d’elle qui est éternel. » (L’Ethique).